Friends : quand la fiction devance la réalité
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Phénomène socioculturel international, les séries TV ont envahi nos écrans. Quelle que soit leur qualité, tout le monde a trouvé chaussure à son pied parmi l’incroyable offre déployée par les producteurs du monde entier : de 24 heures chrono à House of Cards, de Homeland à Mad Men, de Grey’s Anatomy à Braquo, de Breaking Bad à Real Humans, les téléspectateurs se comptent par millions et le genre, jusqu’ici mineur, est devenu un art. Quasi addictif. Les années 90 qui consacrèrent ce type de productions paraissent bien loin, voire un tantinet kitch. Pourtant, l’une d’entre elles, l’air de rien, a bouleversé bien plus que le paysage audiovisuel.

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C’est le site Slate.fr qui fait remarquer à quel point, sous un habillage ultraclassique, la série américaine Friends a en réalité, et justement grâce à son académisme, bouleversé nombre de représentations sociétales qui font encore aujourd’hui l’objet de débats houleux en France. Sans jamais émettre le moindre jugement moral, elle a évoqué, entre autres sujets épineux, le mariage homosexuel, la gestation pour autrui, le travestissement, la stérilité ou l’adoption. Sans une once de dramatisation mais avec beaucoup de respect, elle a ainsi réussi le tour de force de normaliser toutes sortes de modèles familiaux alternatifs.

Souvenez-vous : si la série a, tout au long de ses 236 épisodes, narré les amours compliquées de Ross et Rachel, elle s’est d’emblée positionnée comme gay-friendly. Dès la première saison, la première femme de Ross, Carol, se découvre en effet lesbienne et quitte son mari pour Susan. Alors enceinte du fils de Ross, elle l’élèvera avec sa compagne. Toutes deux formeront un couple qui feront partie intégrante de la série, jusqu’à célébrer leur amour par un mariage. C’était entre 1995 et 1996, sur les écrans du monde entier, devant 30 millions de téléspectateurs rien que sur le sol américain. Et même si Phoebe s’exclame lors de la cérémonie Oh mon Dieu ! ça y est, j’ai tout vu !, cette union de deux femmes, qui plus est parentes, reste un moment d’émotion partagé par tous les personnages.

GPA et don de sperme à heure de grande écoute

Le progressisme de la série ne s’arrêtera pas là : dans les saisons 4 et 5, Phoebe portera les enfants de son demi-frère et de l’épouse de celui-ci, stérile. Les embryons conçus par fécondation in vitro sont alors implantés dans l’utérus de Phoebe qui se retrouvera enceinte de triplés. Une pratique alors tout juste encadrée aux Etats-Unis, encore illégale en France. L’occasion en tout cas dans plusieurs épisodes de discuter des difficultés morales et émotionnelles que ce choix entraîne. Toujours avec humour, le sujet de la GPA se retrouve en tout cas porté sur la place publique.

La question de la maternité revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans Friends. Les héroïnes sont trentenaires et l’une, désespérément célibataire, envisagera un temps de faire appel à une banque de sperme, l’autre deviendra mère célibataire. Monica et Chandler, se découvrant stériles, se lanceront quant à eux dans l’adoption. Toujours sur un mode humoristique, la série traitera tout de même de la douleur de ne pas pouvoir donner la vie, du deuil que cela implique et des difficultés du recours à l’adoption. La série allant plus loin une fois encore, le couple ne parcourra pas les orphelinats mais sera mis en relation avec une femme enceinte incapable de faire face à l’arrivée de son enfant. Monica et Chandler prendront en charge les dépenses liées à la grossesse, suivront de très près l’arrivée du nouveau-né et construiront un lien avec la mère porteuse. Un sujet complexe, très peu médiatisé, qui se retrouve ici à la fois dédramatisé, certes simplifié, mais surtout évoqué sans tabou ni jugement.

Si Friends n’a jamais oublié de divertir ses fans, elle n’a pas non plus perdu de vue que la télévision reste le meilleur moyen de sensibiliser un large public et, avec, de faire évoluer les mentalités. Quasiment vingt ans avant les manifestations et les débats législatifs qui agitent la France sur le mariage pour tous ou le statut de beau-parent, ce show grand public s’est emparé des sujets les plus polémiques presque ni vu ni connu, rationalisant des représentations souvent fantasmées, relatant de simples réalités et sabotant les préjugés. Sans militantisme et avec beaucoup de comique. Une petite révolution.